Pardonner comme on respire : la mesure sans mesure du cœur de Dieu
Chers frères et sœurs dans le Christ,
Il y a une question que Pierre pose aujourd'hui à Jésus, et qui est peut-être la question la plus honnête de tout l'Évangile : « Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu'à sept fois ? »
Pierre croit être généreux. Les rabbins de son temps enseignaient qu'il fallait pardonner trois fois. Pierre double la mise, il ajoute même un supplément : sept fois. Sept, le chiffre de la plénitude. Il attend sans doute un compliment.
Et Jésus lui répond : « Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois. » Autrement dit : arrête de compter. Le pardon chrétien n'est pas une comptabilité, c'est un climat. C'est l'air que respire le disciple.
Ce chiffre n'est pas choisi au hasard. Dans le livre de la Genèse, Lamek, descendant de Caïn, chantait un chant de vengeance : « Caïn sera vengé sept fois, mais Lamek soixante-dix-sept fois. » Jésus reprend exactement ce chiffre et le retourne. Là où l'humanité blessée avait inventé la vengeance illimitée, il installe le pardon illimité.
Mais Jésus sait bien qu'un chiffre ne change pas un cœur. Alors il raconte une histoire.
Un serviteur doit à son roi dix mille talents. Frères et sœurs, il faut entendre l'énormité de ce chiffre. Un talent valait environ six mille pièces d'argent, soit vingt ans de salaire d'un ouvrier. Dix mille talents représentaient plus que le budget annuel de provinces entières de l'Empire. C'est une dette impossible, absurde, une dette que dix vies de travail ne suffiraient pas à rembourser.
Et pourtant l'homme se jette à genoux et dit cette phrase touchante et un peu ridicule : « Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout. » Il croit encore qu'il peut s'en sortir tout seul. Le maître, lui, ne prend pas patience : il fait bien mieux. « Saisi de compassion, il le laissa partir et lui remit sa dette. »
Voilà le cœur de la parabole, et voilà le cœur de Dieu. Il ne rééchelonne pas notre dette. Il l'efface.
Puis vient la scène qui nous glace. Le même homme sort et rencontre un compagnon qui lui doit cent pièces d'argent. Cent deniers : environ trois mois de salaire. Une somme réelle, non négligeable, mais dérisoire face à ce qui vient de lui être remis. Et il le saisit à la gorge : « Rembourse ta dette ! »
Saint Augustin commentait cette page avec une lucidité redoutable. Il disait que celui qui refuse de pardonner à son frère détruit le pont sur lequel il doit lui-même passer. Car nous avons tous besoin de traverser ce pont.
Mes amis, ne nous méprenons pas : Jésus ne dit pas que les blessures que nous portons sont petites. Les cent deniers sont une vraie dette. La trahison d'un ami, l'infidélité d'un conjoint, les paroles d'un parent qui vous ont marqué à vie, l'injustice d'un collègue, le silence d'un frère depuis quinze ans : tout cela est réel, tout cela fait mal, et Dieu ne minimise jamais votre souffrance.
Ce que Jésus dit, c'est autre chose. Il dit que la mesure de notre pardon ne se prend pas sur la blessure reçue, mais sur le pardon reçu. Le serviteur n'a pas manqué de force ; il a manqué de mémoire. Il avait oublié ce qu'on venait de lui donner.
C'est exactement ce que Ben Sira nous disait dans la première lecture, avec une image saisissante : « Rancune et colère, voilà des choses abominables, et le pécheur les possède. » Puis cette phrase qui devrait nous accompagner toute la semaine : « Souviens-toi de la fin et cesse de haïr ; souviens-toi de la corruption et de la mort, et sois fidèle aux commandements. »
Souviens-toi de la fin. Quand nous nous tenons devant notre propre mort, quand nous mesurons la brièveté de nos jours, combien de nos rancunes tiennent encore debout ? Combien de ces querelles que nous entretenons depuis des années nous paraîtront alors dérisoires ?
Ben Sira ajoute : « L'homme nourrit sa colère contre un autre homme, et il demande à Dieu la guérison ! » Voyez l'absurdité que nous vivons parfois : nous venons à la messe demander la miséricorde, en tenant serrée dans notre poing la rancune que nous refusons de lâcher.
Saint Paul, dans la deuxième lecture, nous donne alors la clef la plus profonde : « Aucun d'entre nous ne vit pour soi-même, et personne ne meurt pour soi-même. Si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ; si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. »
Voilà pourquoi le pardon est possible, chers amis. Parce que celui qui m'a blessé ne m'appartient pas : il appartient au Christ. Il n'est pas ma propriété, ni mon débiteur perpétuel. Le Christ est mort et il est ressuscité pour être le Seigneur des vivants et des morts, y compris le Seigneur de celui que je n'arrive pas à regarder en face.
Quand je refuse de pardonner, je me place au-dessus du Christ. Je réclame un droit de propriété sur une âme qu'il a rachetée par son sang.
Et il faut le dire clairement, car beaucoup de personnes souffrent de cette confusion : pardonner n'est pas dire que ce fut sans importance. Ce n'est pas retourner dans une relation dangereuse. Ce n'est pas nécessairement ressentir immédiatement une chaleur affective. Le Catéchisme de l'Église catholique enseigne qu'il n'est pas en notre pouvoir de ne plus sentir l'offense, mais que « le cœur qui s'offre à l'Esprit Saint retourne la blessure en compassion ». Le pardon est d'abord une décision de la volonté, offerte à la grâce, souvent renouvelée mille fois, et c'est précisément cela, soixante-dix fois sept fois.
Parfois il faudra des années. Parfois il faudra dire simplement : « Seigneur, je ne peux pas encore pardonner, mais je veux vouloir pardonner. » Croyez-moi, cette prière-là est déjà une victoire de la grâce.
Frères et sœurs, dans quelques instants nous allons dire ensemble le Notre Père. Et nous prononcerons la seule demande de cette prière que Jésus a jugé nécessaire de commenter juste après l'avoir enseignée : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. »
Comme. Ce petit mot est redoutable. Nous demandons à Dieu d'aligner sa miséricorde sur la nôtre.
Puis nous viendrons recevoir le Corps du Christ, ce Corps livré, ce Sang « versé pour la multitude en rémission des péchés ». À la Croix, le Christ n'a pas dit à ses bourreaux : « Vous me le paierez. » Il a dit : « Père, pardonne-leur. » Et cette Eucharistie que nous allons recevoir n'est rien d'autre que la dette effacée, déposée dans notre main.
Alors voici ce que je vous propose cette semaine. Prenez un nom. Un seul. Le visage qui vous est venu à l'esprit pendant cette homélie, et qui vous a peut-être fait un peu mal. Portez ce nom dans votre prière chaque jour. Demandez pour cette personne ce que vous demandez pour vous-même.
Et si vous en trouvez le courage, faites un geste : un appel, un message, une visite. Ou peut-être, tout simplement, revenez au sacrement de la Réconciliation, pour redécouvrir avec quelle immensité vous avez été pardonné.
Car nous ne pardonnons jamais à partir de nos propres forces, mes amis. Nous pardonnons à partir de ce que nous avons reçu. Que l'Eucharistie de ce jour nous rappelle l'infini de notre dette effacée, afin que nos mains, ouvertes pour recevoir le Christ, ne se referment plus jamais sur la gorge d'un frère.
Amen.
Sources consultées
- Saint Augustin, *Sermons sur le Nouveau Testament* (Sermon 83 sur Matthieu 18) - Saint Jean Chrysostome, *Homélies sur l'Évangile de saint Matthieu*, Homélie 61 - Saint Thomas d'Aquin, *Catena Aurea*, commentaire sur Matthieu 18 - *Catéchisme de l'Église catholique*, nn. 2838-2845 (le pardon dans le Notre Père) - Pape Jean-Paul II, encyclique *Dives in Misericordia* - Pape François, bulle *Misericordiae Vultus* (Année Sainte de la Miséricorde) - *The Navarre Bible: Saint Matthew*, commentaire de l'Université de Navarre - Raymond E. Brown et al., *The New Jerome Biblical Commentary* (Matthieu 18 ; Siracide 27-28)