Lectures du dimanche
Les saints de la porte d'à côté : une foule que nul ne peut compter
Chers frères et sœurs dans le Christ,
Il y a, dans le livre de l'Apocalypse que nous venons d'entendre, une image qui devrait nous couper le souffle. Saint Jean voit d'abord un chiffre précis : cent quarante-quatre mille, marqués du sceau de Dieu. Un nombre symbolique, celui des douze tribus d'Israël multiplié à l'infini, le peuple de Dieu dans sa plénitude. Puis il lève les yeux, et le chiffre éclate : « une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues ».
Arrêtons-nous un instant sur cette parole : que nul ne pouvait dénombrer. La sainteté n'est pas un club fermé. Le ciel n'est pas une petite salle réservée à quelques héros dont les statues ornent nos églises. C'est une foule. Une foule immense. Et aujourd'hui, en la fête de la Toussaint, l'Église nous invite à contempler cette foule et à nous poser une question toute simple : est-ce que j'y ai ma place ?
Nous connaissons les grands noms : Marie, les Apôtres, saint François, sainte Thérèse de Lisieux, saint Jean-Paul II. Nous les fêtons tout au long de l'année. Mais la Toussaint, c'est la fête de tous les saints, y compris ceux dont personne ne connaît le nom. Une grand-mère qui a prié chaque jour pour ses petits-enfants. Un ouvrier honnête qui n'a jamais triché. Une mère qui a porté en silence la maladie d'un enfant. Le pape François les appelait « les saints de la porte d'à côté », ceux qui vivent près de nous et qui sont un reflet de la présence de Dieu.
Mes amis, c'est peut-être cela le cœur de cette fête : la sainteté n'est pas une exception, c'est une vocation. Le Concile Vatican II l'a affirmé avec force dans la constitution Lumen Gentium : tous les fidèles, quel que soit leur état ou leur rang, sont appelés à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité. Le Catéchisme le reprend : tous sont appelés à la sainteté. Pas seulement les prêtres, les religieuses ou les moines. Vous. Moi. Chacun de nous.
Alors, comment devient-on saint ? La réponse de l'Apocalypse est surprenante. Quand l'Ancien demande qui sont ces gens vêtus de blanc, la réponse tombe : « Ils viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l'Agneau. » Remarquez bien : ils n'ont pas blanchi leurs robes par leurs propres efforts, par leurs performances morales, par leur perfection. Ils les ont blanchies dans le sang de l'Agneau.
Voilà une bonne nouvelle pour nous tous. Les saints ne sont pas des gens qui n'ont jamais été tachés. Ce sont des gens qui ont laissé le Christ les laver, encore et encore. Ils viennent « de la grande épreuve », c'est-à-dire qu'ils ont connu les combats, les chutes, les doutes, les souffrances que nous connaissons aussi. La différence, c'est qu'ils n'ont jamais cessé de revenir vers la miséricorde.
Saint Jean, dans la deuxième lecture, nous dit la même chose avec une tendresse bouleversante : « Voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu, et nous le sommes. » Et il ajoute : « Dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. » La sainteté commence donc dès aujourd'hui. Elle est déjà semée en nous par le baptême. Elle est une ressemblance de famille qui grandit peu à peu, jusqu'au jour où, dit Jean, « nous lui serons semblables, car nous le verrons tel qu'il est ».
Chers frères et sœurs, nous ne devenons pas enfants de Dieu en étant saints. Nous devenons saints parce que nous sommes déjà enfants de Dieu, et que nous apprenons, jour après jour, à vivre comme tels.
C'est là que l'Évangile des Béatitudes prend tout son sens. Jésus monte sur la montagne, comme Moïse autrefois au Sinaï, et il nous donne non pas une liste de règles, mais un portrait. Un portrait de lui-même, d'abord : qui a été plus pauvre de cœur, plus doux, plus miséricordieux, plus artisan de paix que le Christ ? Et un portrait de ceux qui lui ressemblent.
Remarquez que Jésus ne dit pas : « Soyez heureux quand tout va bien. » Il dit : « Heureux ceux qui pleurent. Heureux ceux qui ont faim et soif de justice. Heureux êtes-vous si l'on vous insulte à cause de moi. » Ce bonheur-là n'est pas l'absence de difficulté. C'est la présence de Dieu au cœur même de la difficulté. Les saints ne sont pas des gens qui ont échappé aux larmes ; ce sont des gens qui ont découvert que Dieu essuie les larmes.
Saint Bernard de Clairvaux, docteur de l'Église, a prêché sur cette fête des paroles magnifiques. Il disait que les saints n'ont pas besoin de nos honneurs, et que notre culte n'ajoute rien à leur gloire. Mais lorsque je pense à eux, avouait-il, je sens brûler en moi un grand désir : celui de les rejoindre. Voilà pourquoi nous fêtons les saints. Non pas pour les mettre sur un piédestal inaccessible, mais pour que naisse en nous ce désir de partager leur joie.
Mes amis, cette fête nous rappelle aussi une vérité très consolante : la communion des saints. Ceux que nous avons aimés et qui nous ont précédés, et que nous prierons demain en la commémoration des fidèles défunts, ne sont pas loin de nous. L'Église du ciel, l'Église qui se purifie et l'Église sur la terre forment une seule famille. Les saints prient pour nous, ils nous accompagnent, ils nous encouragent comme une foule qui acclame les coureurs sur la dernière ligne droite.
Alors, que faire concrètement cette semaine ? Je vous propose une chose simple. Choisissez une seule béatitude. Une seule. Peut-être celle qui vous touche le plus, ou celle qui vous dérange le plus. « Heureux les doux. » « Heureux les miséricordieux. » « Heureux les artisans de paix. » Et chaque matin, demandez au Seigneur la grâce de la vivre ce jour-là, dans votre famille, au travail, dans votre quartier. Le soir, rendez grâce pour ce qui a été vécu, et confiez à sa miséricorde ce qui a manqué.
Et pensez aussi à un saint, connu ou inconnu, qui a marqué votre vie. Peut-être un parent, un ami, un témoin de la foi. Remerciez Dieu pour lui, et demandez-lui de prier pour vous.
Dans quelques instants, nous allons nous approcher de l'autel. Dans la prière eucharistique, nous chanterons avec les anges et tous les saints : « Saint, saint, saint, le Seigneur, Dieu de l'univers. » À ce moment-là, le ciel et la terre se rejoignent. Nous ne sommes plus seulement cette assemblée ; nous sommes unis à cette foule immense que nul ne peut dénombrer, qui se tient devant le trône et devant l'Agneau.
Et cet Agneau, nous allons le recevoir. Celui dont le sang a blanchi les robes des saints vient se donner à nous dans l'Eucharistie, pour nous laver, nous nourrir, nous transformer peu à peu à sa ressemblance. C'est là, à la table du Seigneur, que les saints ont puisé leur force. C'est là que nous puiserons la nôtre.
Frères et sœurs, ne craignez pas d'être saints. Ce n'est pas un fardeau ; c'est le bonheur que Dieu désire pour vous. Il y a une place pour vous dans cette foule. Une robe blanche vous attend. Et le chemin commence aujourd'hui, ici même, dans l'amour du Père qui fait de nous ses enfants.
Amen.
Sources consultées
- Catéchisme de l'Église catholique, nos 946-962 (communion des saints), 1716-1724 (Béatitudes), 2013 (appel universel à la sainteté)
- Concile Vatican II, Lumen Gentium, chapitre V, nos 39-42
- Pape François, exhortation apostolique Gaudete et Exsultate (2018), notamment nos 6-9 et 63-94
- Saint Bernard de Clairvaux, Sermon 2 pour la fête de la Toussaint (Liturgie des Heures, Office des lectures du 1er novembre)
- Saint Augustin, Le Sermon du Seigneur sur la montagne
- Benoît XVI, Jésus de Nazareth, tome I, chapitre sur les Béatitudes; Homélie et Angélus de la Toussaint
- Ignatius Catholic Study Bible, commentaires sur l'Apocalypse et Matthieu
- AELF, textes liturgiques de la solennité de la Toussaint (aelf.org)
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